Dans la vallée de la Tywi, les profondeurs d’une grotte dissimulent une mère et sa fille aux yeux des hommes. L’enfant a plusieurs noms, bien qu’aucun ne lui appartienne réellement.
Lorsque l’appel irrésistible d’un lac lointain pousse la jeune fille à rejoindre le monde extérieur, sa mère lui révèle son véritable nom : Peretur. Avec pour seules possessions une lance volée, une armure cabossée et une monture rachitique, elle entame un long voyage vers la cour de Caer Leon.
C’est là que l’attend sa destinée, étroitement mêlée à celle du légendaire roi Artos et sa quête d’un artefact divin.
Pourquoi ce livre ? Les éditeurs en parlaient bien, promettant une matière de Bretagne modernisée. Je n’ai pas résisté longtemps à me le procurer, même si l’ouvrage a lui aussi souffert de l’attente sur mes rayonnages.
J’ai adoré me plonger dans La Lance de Peretur, à un point où je l’ai dévoré en l’espace d’une journée seulement – chose suffisamment rare depuis des années pour être soulignée. Certes, il est court, comptant environ cent-soixante pages. Pour autant j’aurais été capable de le lire en plusieurs temps, surtout que je travaillais aussi le jour où je l’ai entamé.
Ce qui me saute aux yeux concerne le style de Nicola Griffith. Pour avoir lu et étudié les productions renommées de Chrétien de Troyes, l’un des principaux auteurs des légendes arthuriennes, au cours de mon cursus universitaire, je sais ô combien la façon dont les choses sont évoquées est importante. L’autrice a probablement étudié avec précision ces mythes au point de réinterpréter ces derniers en conservant l’identité du texte. Ainsi, pour une publication originale ne dépassant pas les cinq ans, ce récit s’inscrit dans la parfaite lignée des écrits médiévaux.
Cela induit que l’écriture ne plaira pas à tout lecteur. Parce que les tournures de phrases sont datées sans aller jusqu’à être ampoulées. L’autrice, et la traductrice, ont su éviter les lourdeurs de la syntaxe sans perdre le style si particulier de ces légendes. La pudeur et l’implicite sont également au cœur de la plume, ce qui m’a énormément plu.
On ne peut cependant pas dire que la pudeur est au cœur du récit. Quand je vous dis que Nicola Griffith a su moderniser la matière de Bretagne, c’est qu’elle a réinventé un des personnages centraux en le changeant carrément de genre.
Ainsi suivons-nous ce personnage, au départ heureux à l’écart du monde des hommes. Sa vie partagée avec sa mère dans la nature la plus sauvage et la plus libre la comble de joie et façonne son quotidien. Seulement en grandissant, les questions se multiplient, notamment sur son identité. L’appel du large ne fait que croître. Arrachant son nom véritable à sa mère avant de partir et porteuse de cette fameuse lance trouvée sur un corps sans vie, c’est ainsi que Peretur part à l’aventure pour se faire un nom et rendre service aux plus misérables. La légende est en marche.
Pour se faire une identité, il faut multiplier les expériences. Que ce soit par les combats ou en compagnie de femmes, Peretur n’a clairement pas froid aux yeux. Elle sait ce qu’elle veut et l’obtient aisément, comme dans la tradition chevaleresque. Cependant elle n’oublie pas son rêve de devenir Compagnon auprès d’Artos, le roi de Caer Leon, et respecte les valeurs qui incombent à cette position. Ainsi multiplie-t-elle les conquêtes, sans jamais manquer de respect à la dignité des éprises.
La rencontre avec d’autres Compagnons n’est pas aussi aisée que le reste de son voyage. Pour trouver sa place, Peretur doit cacher son sexe véritable et prouver sa valeur sans mettre en défaut ce qu’elle est réellement. J’ai aimé suivre son parcours, surprise de voir que jamais elle ne mentira pour parvenir à ses fins, malgré sa position délicate.
Ce que j’ai préféré dans cette œuvre reste sa rencontre avec Nimuë, ancienne élève de Myrddin, et tout ce que cela engendrera comme péripéties. D’abord violent, puis très doux, la relation s’épanouit comme une évidence. On en revient à l’absence de pudeur, ce qui apporte selon moi un vent frais dans ces légendes.
Je me suis énormément attachée aux personnages car chacun d’eux est nuancé. Peretur est obstinée de manière agréable, fonçant tête baissée tout en admettant les erreurs commises. Elle est attachante parce qu’elle semble humaine, malgré l’absence de fragilité. J’ai beaucoup aimé le personnage de Nimuë car elle contraste le personnage de Myrddin, invisible dans ce récit mais ô combien important dans le discours de chacun. J’ai adoré Cei, le général du roi, alors que c’est habituellement un personnage qui me rebute. Ici, il conserve ce caractère sanguin tout en gagnant en humour et en respect d’autrui. C’est une nuance qui m’a beaucoup plu car elle le rend moins monstrueux à mes yeux. A l’inverse, le roi Artos est plus aigri, méfiant envers ce personnage qui correspond à la « prophétie », tout en arborant cette posture de souverain généreux. La mère et le père de Peretur sont très discrets dans l’intrigue mais chacun d’eux joue un rôle majeur. Ce sont probablement les deux personnages les moins nuancés du fait de leur fonction dans le récit, pour autant j’ai bien aimé leurs apparitions.
Enfin, il est difficile de ne pas évoquer l’opposition entre le christianisme et le merveilleux, par l’intermédiaire de ce calice. En effet, en fonction du point de vue du personnage, l'objet prend l'une ou l'autre des connotations. C'était intéressant de voir les dissenssions entre les différents personnages en fonction de leur propre croyance, ou de leurs convictions. C'est quelque chose d'assez discret dans le récit, l'enjeu étant davantage porté sur l'objectif de Peretur, mais c'est un "détail" qui rejoint les points d'intérêt de la matière de Bretagne.
Une excellente lecture. J’ai adoré cette vision moderne de la matière de Bretagne, avec ces personnages emblématiques rendus attachants par l’imaginaire de l’autrice. Le style respecte les codes de ces romans de chevalerie, les idées et autres réflexions modernisent l’ensemble grâce aux valeurs plus actuelles. C’est court, percutant, si intelligent. Bref, j’ai vraiment adoré !
17/20
La Lance de Peretur de Nicola Griffith, Argyll, 166 p.
Traduit par Marie Koullen, Couverture par Xavier Collette




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