Ren Yu est une nageuse. Ses journées commencent et se terminent à la piscine. Ses coéquipières sont ses seules amies, son coach son seul guide. Si elle nage assez bien, elle sera repérée, obtiendra une bourse et intégrera une bonne université. Ses parents l’aimeront. Son entraîneur sera gentil avec elle. Elle aura une belle vie.
Ren n’existe que pour la nage. Elle aime l’odeur du chlore, la sensation de l’eau sur sa peau et elle fera tout son possible pour être libre. Peu importe la douleur. Peu importe les sacrifices ou ce qu’en pensent les autres.
Depuis toujours, Ren a grandi avec des histoires de créatures des profondeurs, celles qui appellent les marins à leur perte et se régalent de leur chair. Alors, peu importe la quantité de sang à verser, Ren exaucera son rêve le plus fou : devenir une sirène.
Pourquoi ce livre ? Au-delà de la couverture Si magnifique, car en réalité elle n’a que peu compté dans l’achat de ce roman (pour une fois), c’est l'éditeur qui m’en a parlé en très bien, disant qu’une ou deux bêta-lecteurs détestant le body horror avaient trouvé cela génial. Depuis, l’univers de la piscine me parle énormément puisque j’ai passé plus d’une dizaine d'années dans un bassin, avec deux-trois ans en compétition.
Chlorine est un roman coup de poing comme j’en ai rarement lu. L’auteurice sait de quoi elle parle puisqu'iel a nagé dans les bassins en compétition pendant des années. L’anecdote rend d’ailleurs cette lecture plus percutante encore car le lecteur perçoit parfaitement la part de réalité et de vécu dans le déroulé de l’intrigue.
On découvre Ren, une héroïne “vaguement” (c’est ironique) matrixée par son amour pour l’eau et son désir de ressembler à des créatures légendaires : les sirènes. Cela commence par le livre offert par sa mère lorsqu’elle était jeune enfant, pour gonfler, grandir en elle et prendre une telle ampleur que Ren va prendre des mesures drastiques.
Jade Song maîtrise parfaitement le tempo. La psychologie évolue lentement, presque insidieusement, de sorte que le lecteur découvre chaque étape du mal être et de l'excès (et des non-excès liés aux plaisirs) de l'entraînement sportif. C’est malsain, on le comprend rapidement, aussi malsain que nécessaire au bien-être de la protagoniste - ce qui multiplie de façon exponentielle le malaise.
Ce roman se classifié dans le body horror, c’est certain. Ceux qui ne sont pas friands de ce sous-genre de l’horreur devraient passer leur chemin. Les deux premiers tiers du roman sont assez soft, avec un travail avant tout sur la psychologie de Ren. Cela fonctionne très bien, puisqu'on s'attache à elle (et à Cathy, sa meilleure amie) sans aucun effort. L’horreur à l'état pur intervient dans la dernière partie, avec une avalanche de détails plus macabres les uns que les autres. Je suis un peu plus tolérante à la vue du sang (dans les films, pas dans la vie réelle, parce qu’il ne faut pas déconner non plus) mais dans ce roman, une scène est particulièrement marquante, dans les sensations développées par l’auteurice. Ce fut à un point où j’ai gémi et grimacé de dégoût, attirant l’attention de Mister jouant à côté de moi.
De fait, à partir de ce moment, la fin semble inéluctable. Jade Song parvient malgré tout à nous surprendre par des choix majeurs et une coopération toujours plus… unilatérale. Je dois admetrre que l'égoïsme, l'égocentrisme de Ren m’a conduit à la détester, à partir de sa dernière décision. Son désir a tourné à l'obsession, au point de détruire ou de renier tous les repères qui l’ont conduit à ce moment précis. J’ai compris sa colère, ses revendications semblent légitimes, pourtant quelque chose ne colle pas dans sa personnalité. Là aussi, ce fut dérangeant.
J’ai beaucoup parlé de Ren sans trop évoquer Cathy, cette adolescente dont on a également, parfois, les pensées les plus intimes. C’est elle qui m’a la puce à l’oreille sur le fait que les événements vont mal tourner, de façon assez intelligente. Elle évoque la chose sans jamais la nommer, titillant notre curiosité et soulevant progressivement la tension narrative. Ce n'est pas un procédé original mais, dans un texte si court, c’est percutant. Je plains énormément cette jeune femme qui subit la pression sportive et les remarques grossophobes de son entourage pour une seule raison : son amitié profonde pour son amie des bassins.
Le style d'écriture est incisif. Cela faisait longtemps que je n’avais lu une écriture coup de poing comme celle-ci, où chaque mot flagelle la dure réalité des entraînements et du quotidien pour les sportifs visant le haut niveau ; où chaque mot nous plonge dans la psychologie torturée de cette demoiselle en détresse.
Chlorine est passé à un cheveu du coup de cœur. J’ai adoré le style, j’ai beaucoup apprécié plonger dans cet univers des sportifs de haut niveau pour suivre la rudesse de leur quotidien et les sentiments qui les motivent ou les emportent. Ce ne fut pas une lecture évidente, de nombreuses scènes choquent, faisant de cette lecture une histoire marquante dans la durée. Je recommande fortement !
18/20
Chlorine de Jade Song, Argyll, 243 p.
Traduit par Marie Koullen, Couverture par Anouck Faure




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