Harlowe, petite ville rurale du New Hampshire non loin de Boston, est un coin tranquille où tout le monde se connaît et où chacun a sa place : Fanny, avec sa voix insipide et son regard vide, est juchée sur son perchoir derrière le comptoir du magasin d’alimentation générale ; John passe la niveleuse ou le chasse-neige, au choix, lorsque la commune le lui demande ; la femme pasteur prononce son sermon tous les premiers dimanches du mois.
Mais cet ordre paisible est petit à petit amené à changer à compter du jour où Perly Dunsmore fait son apparition. Ce commissaire-priseur au charme indéniable, globe-trotter averti, raffiné, poli et instruit, atterrit sans qu’on sache trop pourquoi à Harlowe où, avec l’aide du chef de la police locale, Bob Gore, il commence à organiser des ventes aux enchères dans le but d’améliorer la sécurité et de faire prospérer la petite communauté. Les habitants jouent plus ou moins le jeu, et font don de choses et d’autres remisées à la grange, à la cave ou au grenier, et dont ils n’ont plus vraiment l’utilité.
Puis, lorsque les demandes se font de plus en plus pressantes et que les refus sont poliment écartés, les choses commencent peu à peu à déraper. Que souhaite réellement ce Perly Dunsmore, qui se présente comme le sauveur désintéressé de ce petit bout de campagne qui n’a pourtant lancé aucun appel à l’aide ? Et jusqu’où est-il prêt à aller pour l’obtenir ?
Pourquoi ce livre ? Honnêtement, j’ai compris depuis quelques années à quel point Monsieur Toussaint Louverture est un éditeur qualitatif. Si tout le catalogue ne m’attire pas, ce titre a titillé ma curiosité et j’ai profité qu’il était disponible à la médiathèque pour l’emprunter.
Je suis donc sortie de ma zone de confort avec ce roman, Délivrez-nous du bien de Joan Samson, jeune autrice à l’époque de la parution originale, malheureusement décédée depuis une cinquantaine d’années. Cela me semble nécessaire de le mentionner afin de resituer précisément le contexte d’écriture, dans une ère où le rêve américain balaye les valeurs ancestrales de la terre et de la famille.
Cette lecture m’a rappelé Blackwater de Michael McDowell aux mêmes éditions, la touche fantastique en moins. L’autrice se met un point d’honneur à contextualiser son intrigue par l’époque, la famille, etc. Cependant, très vite, le quotidien d’apparence tranquille des Moore, cette famille de modestes agriculteurs, est brisé dès le premier chapitre par l’apparition étonnante et détonnante d’un commissaire-priseur dans leur bourgade. Joan Samson n’a pas son pareil pour créer une ambiance poisseuse par l’implicite et le jeu de regards. Ce commissaire-priseur ne semble pas être ce qu’il porte sur lui et je me suis souvent attendue à le voir retirer sa peau pour faire apparaître le diable en personne.
J’ai été happée par ce récit où le conflit est omniprésent. On traverse les épreuves majoritairement en huis-clos, dans cette famille sur trois générales, de la Ma à la jeune Hildie, apprenant les accidents et autres événements nocifs à la communauté par des biais intelligents : les visites hebdomadaires ou les rares sorties en ville, notamment pour les courses. Au-delà de ce priseur qui dépouille les habitants, c’est la remise en question des nouvelles valeurs de toute une société qui est remise en question par les mots forts, percutants, de l’autrice. Au même titre que ces familles dépendants de la terre, cela a soulevé chez moi colère et indignation, l’apogée de mon ire atteinte au moment où ils touchent aux maisons fantômes et aux enfants, sans que cela perturbe les acheteurs potentiels.
La fin est tellement précipitée, par rapport à la langueur poisseuse de la majorité du roman. En un chapitre, les personnages chassent leur apathie et laissent, enfin, exploser tous les sentiments refoulés depuis de nombreux mois. Bousculant tous les codes, parfois ceux qui s’évertuent à défendre comme le dit si bien Ma, ils obtiennent vengeance et s’offrent un semblant de réparation. C’est libérateur de les voir enfin réagir, peu importe leurs réactions, leurs émotions.
Le roman est étiqueté Horreur mais je vous avoue qu’en dépit de cette ambiance très malaisante et de certains méfaits commis, ce titre ne fait pas peur dans le sens classique du terme. Ne vous attendez pas à voir des monstres dans le placard ou des jump scare.
Je me suis attachée à la cause défendue par les personnages, je ne me suis pas attachée aux personnages pour eux-mêmes. John Moore m’a mis dans un malaise ambiant. Il ne semble pas être un mauvais bougre mais il présente toutes les caractéristiques de “‘l’homme qui ne sait pas montrer son amour” et qui en vient par conséquent à utiliser la force. A l’instar de sa personne, son épouse Mim est assez soumise, même si elle se permet d’exprimer son opinion - ce qui ne veut pas qu’elle est écoutée. Ma est la figure féminine la plus forte : du fait de son âge, elle sait qu’elle n’a plus à rien perdre, d’autant plus qu’elle obtient une once de respect par son âge respectable. Tous les autres personnages, comprenant la police et le commissaire-priseur, ont soulevé colère et résignation. Cela ne fait pas bon ménage, cela sert parfaitement le propos.
J’ai adoré le style d’écriture. On ne peut pas dire que ce soit poétique mais il y a quelque chose de viscérale dans la manière de décrire les personnages, la torture psychologique qu’ils subissent. Joan Samson crée parfaitement son ambiance par des tournures de phrases directes et des descriptions courtes mais détaillées.
Je vais me permettre de le formuler ainsi, ce roman fut une très chouette découverte. Le diable s’est invité aux Etats-Unis, prenant le costume de la bonne société, de l’argent et du profit. Sous le couvert d’une ambiance poisseuse, on assiste à la déchéance des valeurs fondatrices du Nouveau continent. J’ai été happée malgré moi dans les méandres de cette intrigue à la limite du thriller et du nature writing.
16/20
Délivrez-nous du bien de Joan Samson, Monsieur Toussaint Louverture, 296 p.
Traduit par Laurent Vannini, Couverture par Monsieur Toussaint Louverture





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