Voici venir le temps des retrouvailles avec un auteur qui, à l’instar de son compatriote Philip K. Dick, aura été de son vivant plus apprécié en France que dans son propre pays, la faute à une œuvre singulière et sans concession, souvent incomprise. Toutefois, la comparaison entre ces deux géants s’arrête là : les textes de Robert Sheckley sont drôles et mettent en jeu des personnages qui se débattent pour survivre à des situations absurdes. Avec l’humour féroce et moqueur qui constitue sa marque de fabrique, l’auteur y déploie autant de visions à la fois lucides et déformées de notre réalité et des étranges êtres qui la peuplent.
Pourquoi ce livre ? J’ai longuement hésité avant de l’acheter mais mon libraire - qui est aussi l’éditeur, il ne faut pas se leurrer - m’en a vanté beaucoup de bien. Comme j’essaye de lire davantage de textes courts ces dernières années, j’ai finalement acheté ce recueil. Près de quatre ans plus tard, le livre va enfin apparaître sur les étagères du blog !
On entame la lecture par Le Prix du danger, avec qui j’ai passé un bon moment sans pour autant pouvoir m’empêcher de le comparer à Running man de Stephen King - que je viens tout juste de connaître par sa dernière adaptation au cinéma. Après ma petite enquête, ce serait le grand maître de l’horreur qui aurait copié Sheckley. Bref, au-delà de cet aparté, j’ai bien aimé le propos de l’histoire et son rythme, à la fois film d’action et récit introspectif. L’ensemble tend à montrer les efforts impossibles des miséreux et des désespérés pour survivre, à quel point l’argent appelle l’argent. La fin sonne juste. Forcément, cette nouvelle me restera en mémoire. (15/20)
La nouvelle suivante me marquera, ne serait-ce que parce que je l’ai vécue en deux temps. Les Morts de Ben Baxter est un récit de voyage dans le temps pour influer sur la ligne temporelle par le biais d’un échange, d’une rencontre ou d’un geste. On découvre ainsi plusieurs évolutions, que j’ai trouvées intéressantes. Sur le moment, cela m’a paru facile et peu originale. Puis j’ai remis la nouvelle dans son contexte, sa date de parution, etc. Après coup, et en discutant d’elle avec Mister, je me suis emballée sur la plume qui glisse toute seule et l’efficacité du propos, en plus de la douceur des procédés pour tenter de changer le destin d’un personnage en particulier. Même la fin claque. Donc pas un coup de coeur, mais un excellent moment malgré tout, dans l’air du temps (18/20)
Pour le coup, la nouvelle suivante, Une race de guerriers, est plus originale. Dans les voyages galactiques, deux compères manquent de carburant pour leur vaisseau. Ils arrivent sur une planète dotée d’une civilisation à la coutume étrange. C’est là que l’originalité entre en scène. Entre subtilités et réflexions sociologiques, je commence à croire que Shekley a initié le solar punk. (15/20)
N’y touchez pas ! m’a moins emballée. En dépit d'une fin cocasse, le développement m’a paru long. Certes, cela souligne les conditions précaires et la dangerosité du vol spatial, en plus du côté très guerrier, conquérant, de la chose dès qu’on voit une créature d’une autre espèce. La seule chose que j’ai apprécié, c’est décrire en quoi les vaisseaux divergent d’une espèce à l'autre. (11/20)
Pas de bol, Tu brûles ! ne m’a pas plu non plus. Elle est courte, expéditive, je n’ai pas eu le temps d’en percevoir ni le propos ni l’essence. A défaut d'être du bois brûlé, ce sera du bois mouillé pour moi. Je ne garderai malheureusement rien de ce texte… (08/20)
Après deux nouvelles bof-bof, j’ai pris plaisir à plonger dans Un billet pour Traïan - et heureusement car elle est un peu plus développée que les deux précédentes. On y suit la découverte d’une civilisation prétendument utopique et la déconstruction progressive de ce faux rêve. J’ai même ressenti un côté ludique dans le processus, à traiter point par point tout ce qui va mal dans cette société. Et les personnages et les dialogues sont très amusants. Seule la fin m'a laissée perplexe, je ne sais pas ce que je dois interpréter là-dedans, dans le sens où le propos tourne au fait que chaque société ne peut être parfaite alors autant ne pas faire d’effort pour être soi-même meilleur et améliorer la société par des valeurs altruistes. Bref, j’ai le sentiment que le ton était ironique mais je trouve que la conclusion ne met pas un bon point final à ce texte. Dommage pour ce petit bémol… (16/20)
Le Temps des retrouvailles fut une lecture très sympathique, qui m’a rappelé dès les premières pages le pitch de Severance - bien que ça ne soit pas tout à fait la même chose. J’ai bien aimé dans l'ensemble les personnages ou entités, même si le processus de réunification me paraît assez simpliste, du fait d’un manque de description et de détails techniques. La fin est un peu longue, un peu terne. Je ne retiendrai pas cette nouvelle pour celle-ci. J'aurais aimé que l’auteur pousse un peu plus l’idée du développement personnel de chaque personnalité de Crompton, à quel point ils ont divergé. Cela reste une lecture divertissante et dynamique. (14/20)
Je me suis beaucoup amusée sur La Suprême Récompense ! Tout en me faisant penser, par certains aspects, à Une race de guerriers, on découvre une communauté basée sur une fois bien étrange, celle qu’une mort violente est la meilleure mort possible. Cela amène des scènes très décalées et des dialogues loufoques. Bref, un très bon moment de lecture ! (16/20)
Je n’ai pas accroché à Les Spécialisés. Bon, j’admets que je n'étais pas concentrée à 100% et cela a forcément eu un impact sur mon ressenti. Je n’ai pas non plus apprécié la tournure plus sérieuse. Sans être dans de la hard SF, l’intrigue devient plus technique, avec un propos que je n’ai pas su cerner. Bref, elle sera très vite oubliée. (09/20)
Je suis partagée quant à La Septième Victime. C’est rythmé et l’auteur nous en apprend plus sur l’ODE, institution centrale à l’intrigue, en temps voulu de sortie que lecteur n’est pas submergé par les informations. La mise en scène et la familiarisation avec le procédé de “guerre individuelle” mis en place par les différents pays prennent leur temps et c'est appréciable pour une nouvelle. Seulement la fin fut pour moi prévisible, ne soulevant aucune émotion. Je ressors plutôt mitigée, même si les réflexions que cela suscite résonnent avec l'actualité chaude (les guerres se multiplient, la dernière en date étant celle alliant les Etats-Unis à Israël, contre l’Iran). Pas une lecture mémorable, malheureusement. (12/20)
J’ai beaucoup aimé Permis de maraude. C’est d’un humour décalé, avec des situations qui nous paraîtraient, terriens d’aujourd'hui, impossibles par leur absurdité. Le propos arrive progressivement, de façon bien amenée, en toute logique. Non, vraiment, cette nouvelle est bien maîtrisée et tellement actuelle, elle aussi. J’ai adoré. (17/20)
Je suis surprise que ce recueil paraisse si moderne, avec des thèmes actuels et une écriture très fluide. Je craignais justement que tout semble daté, dépassé. Pas du tout ! Ainsi je conseille ce recueil à tous ceux qui ont envie de passer de bons moments de lectures avec des nouvelles aux sujets divers et avec des valeurs humaines en guise d’enjeux.
14/20
Le Temps des retrouvailles de Robert Sheckley, Argyll, 379 p.
Traduit par Marcel Battin, Michel Deutsch, Jean-Pierre Pugi, Arlette Rosenblum et Lionel Évrard, Couverture par Xavier Collette





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire