10 oct. 2018

Frankenstein 1918




Grande Guerre, 1914. Après un premier engagement désastreux, les Anglais décident l’opération Frankenstein : plutôt que de construire des chars, on créera de la chair à canon.
À partir des archives du fameux docteur et grâce à la production d’électricité à présent industrialisée, des unités de soldats pouvant être sacrifiés sans remords seront fabriquées – les champs de bataille du nord de la France fourniront la « matière première ». Winston Churchill est nommé responsable de l’unité de recherche sur la régénération.
Les « frankies » vont faire leurs preuves sur le terrain, mais la société se partage entre pro et anti. L’opération finalement interrompue, l’un d’eux, Victor, échappe au massacre puis est secouru par Marie Curie qui le rend à la vie consciente grâce aux radiations.
Réfugié dans les décombres de Londres, qui a été détruite et rendue inhabitable par un bombardement à l’arme chimique, Victor retrouve le laboratoire où il est né, y recueille Churchill et engage un combat pour l’émancipation des siens. C’est là qu’un jeune couple, elle, résistante à l’occupation, lui, historien, finit par le retrouver en 1958, dans l’espoir de lever le voile sur ce versant secret de l’Histoire que la censure en vigueur ne suffit pas à expliquer.



Pourquoi ce livre ? C’est sous l’impulsion d’un cours que j’ai acheté, même si je l’avais déjà repéré au préalable. Une enseignante nous demande à présenter un coup de coeur de la rentrée littéraire actuelle, tout genre possible. Me suis donc jetée sur quatre ouvrages lors d’un passage à la Librairie L’Atalante, dont ce titre.

Cette histoire relate une horreur de guerre, qui n’a pas eu lieu mais qui aurait tout à fait pu arrivé. Alors que la Grande Guerre fait rage sur le continent européen, déchirant les pays entre eux, Winston Churchill monte un projet fou qu’il vend comme déterminant dans la tournure de la guerre. Déterrer des corps et leur insuffler une nouvelle conscience - peut-on employer le terme “vie” dans un pareil cas ? - afin qu’ils répondent à la volonté de leur créateur. Vous comprenez je suppose de quoi s’inspirent mythe et titre éponyme. Ces revenants, les frankies, constituent un nouveau corps d’armée dont Victor, le seul doué de paroles et de pensées, est le chef. L’élite est née. Du moins, jusqu’à ce que l’ennemi s’empare de documents secrets défense et parvient à contrer cette nouvelle menace tirée des enfers.

L’ensemble nous est relaté au travers d’une alternance de points de vue bienvenue. Dans les mémoires secrètes de Churchill ou le journal intime de Victor, nous avons le droit à tous les détails liés au développement et à l’évolution de ce projet, de son introduction à sa conclusion.

Frankenstein 1918 est un livre dur, à la limite du coup de poing. L’auteur mêle faits historiques et fiction avec un flirt tel qu’on a du mal à différencier le vrai du faux. Je vous avoue que ça a contribué à rendre difficile mon immersion dans le récit. D’un côté, c’était nécessaire pour poser les faits, déterminer le point de départ qui a inspiré l’arrivée. De l’autre côté, la préface m’a tellement surprise, fait perdre pied que j’ai ressenti un certain malaise à laisser mon imagination accepter ce qui était dit. Je vous l’ai dit, c’est tellement réaliste, tellement bien formulé, que l’ensemble adopte une couleur cohérente et réaliste. c’est bluffant, et surtout horrible.

Les personnages ne manquent pas de saveurs. S’ils ne sont pas profusion dû au sentiment qu’on évolue dans un certain huis-clos (en raison de la mise en forme), cela offre une diversité de personnalités bienvenue, où le ressenti et l’émotion découlent sans accroc.
Si Winston Churchill apparaît comme le plus monstrueux de tous, cela contrebalance avec le monstre lui-même, communément appelé Victor. Celui-ci fait preuve d’une telle gentillesse, d’une telle noblesse, qu’on ne peut l’imaginer humain. Il ressemble davantage aux vieux héros grecs, à la sauce Hector de Troie. Il est difficile d’appréhender ces deux personnages, tant ils sont complexes, par le biais de la lecture de leur carnet. Toutefois, on suit avec délectation leur rétrospection.
Quant aux personnages du présent - si je puis dire, je n’ai pas réussi à m’attacher à eux mais je ne dis pas qu’ils sont inutiles puisqu’ils permettent de découvrir et vivre le monde découlant de l’uchronie.

La plume est difficile. Étrangement, je pensais que Johan Heliot déroulait son récit dans une plume légère. Au contraire, le style d’écriture plonge dans l’ambiance. Ce n’est pas un style complexe ou ampoulé, seulement il faut s’accrocher légèrement au départ pour pleinement apprécier notre lecture.

Certaines réflexions, notamment sur le cycle de la vie et le moyen de renaître promulgué par le mythe revisité de Frankenstein m’ont conduite à comparer la pensée avec celle du diptyque d’Ilium de Dan Simmons. Plus long et étoffé, avec une volonté propre et différente, la réflexion sur l’éternelle recommencement de la vie est quasi identique, une pensée que j’affectionne particulièrement puisqu’elle rappelle la nécessité de la mort. Sans elle, on ne savoure plus la vie, ses dangers et ses mystères comme nous le faisons, les sentiments et perceptions s’amoindrissent et, surtout, aucune idée nouvelle ne vient enrichir notre culture.



Un livre intense, prenant, dur mais intéressant. Le contexte plaira à tous les amoureux de l’histoire, même s’il n’est pas nécessaire d’avoir une grande connaissance en la matière. Le fantastique est léger, Johan Heliot réussit le tour de force d’ancrer le surnaturel au réel, de sorte qu’on perde pied dès le début, de sorte qu’on ne puisse plus tirer le vrai du faux. J’ai eu du mal à entrer dedans sur les soixante-dix premières pages mais ça en valait la peine ! Une histoire glaçante sur fonds de vérité, en quête de qui est l’homme et qui est le monstre.



15/20




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