22 févr. 2020

Malboire




Un coin entre mer et montagne. Une lande, longtemps après un désastre qui a laissé la terre exsangue et toxique. Ses rares habitants vivent les yeux tournés vers le ciel dans l'attente de la pluie, ou vers le sol où la mort les attend. La faute au Temps Vieux dont les traces subsistent encore sous forme de micro-organismes, qui devaient faire pousser le mais plus vite et plus droit, et de monstres autonomes qui continuent à labourer une terre depuis longtemps désertée par leurs concepteurs. Heureusement, il y a Arsen, qui a gardé des souvenirs, un appétit d'avenir, et surtout un projet : forer le sol pour trouver de l'Eau potable sous la Malboire afin d'échapper au diktat de la pluie. Et il y a surtout Zizare, qu'Arsen a tiré de la Boue et recueilli, tout comme Mivoix, sa compagne. Il leur donne le goût de l'aventure et ne les retient pas lorsqu'ils partent, obnubilés par la rumeur d'un barrage derrière lequel se trouverait une immensité d'Eau... Faire route avec Zizare, c'est entreprendre la quête d'un monde qui se fonde sur une quête des mots, c'est découvrir que géographie physique et géographie psychique se répondent, c'est entendre la leçon d'une fable écologique qui se conjugue pour le lecteur au futur antérieur.



Pourquoi ce livre ? Une longue et belle histoire. Tout commence par la lecture de Bertram le Baladin du même auteur, qui m’avait surprise par son contenu originale, qui se détache totalement des intrigues habituels de la fantasy puisque c’est un homme qui recherche son instrument de musique volé. Je suis allée voir l’auteur aux Imaginales 2019 pour lui dire que j’ai bien aimé parce que je ne m’attendais pas à ce que ce soit si bien (vous voyez le malaise ?). Et là, il me dit que ça peut recommencer avec Malboire et il me met le livre dans les mains pour que je lise la première page (car le résumé est peu vendeur selon lui). Eh bien, malgré mes sept achats en mains au lieu des cinq maximum que je m’étais permise, j’ai acheté celui-ci. Et je ne regrette pas !

Malboire est un univers de boue, de saleté et d’une sécheresse qui tend à rabattre les vivants au rang de créatures à peine humaines. C’est de là que vient Zizare, le chanceux qui fut extirpé de l’inconnu par Arsen, sorte de vieux savant fou qui crée des machines pour extirper l’eau enfouie dans les sols. Mais très vite, ces gouttes d’eau devenues ruissellements ne suffisent plus à tarir la curiosité de Zizare. Pas seul mais sans Arsen, il va voyager et nous faire traverser des terres aussi étranges que dangereuses.

Cette histoire balançant entre le post-apocalyptique et la dystopie est avant tout une ode à la nature et à l’eau, quelle que soit sa forme physique. Si les causes de cette catastrophe et quelques critiques cinglantes vis-à-vis du comportement anthropomorphique sont soulevées, l’auteur ne s’attarde pas à flageller son public, son but est de montrer combien l’eau, les forêts et toutes les ressources dont dispose la Terre sont précieuses - et possiblement rares selon notre usage !
Sachant cela, l’originalité de l’intrigue peut tout à fait s’assimiler à celle de Bertram le baladin. D’abord, il n’y a pas de véritables enjeux, les deux protagonistes sont plutôt des êtres errants au gré de leurs envies et des embûches qui se lèvent sur leur passage, on voit bien qu’ils ne savent pas vraiment ce qu’ils font mais cela induit une légèreté qui contraste fortement avec l’ambiance pesante.
Ne vous méprenez pas toutefois, car certaines situations prêtent à sourire voire à rire, et même une émotion forte viennent serrer la gorge à un moment, preuve que l’auteur maîtrise instants dramatiques et plaisirs de la vie.

La fin est autant une surprise que le reste, justement parce qu’on ne s’est pas réellement à quoi s’attendre puisque l’intrigue se laisse porter au fil des rencontres et péripéties. De fait, elle est tout de suite plus savoureuse et j’avoue avoir bien aimé vivre cette aventure aux côtés de Zizare et son amie.

De plus, si j’ai su apprécier le contenu, j’ai également adoré la forme. En effet, dès de départ on comprend que c’est Zizare qui raconte avec sa voix propre, qui couche sur le papier comme dans un journal intime les événements qui ont marqué sa vie. Cela rend le récit plus vivant car on le découvre de l’intérieur, par les yeux comme par les pensées, la vie du personnage. Cela le rend aussi plus émouvant, car il interpelle dès le départ les personnages comme si eux-mêmes allaient lire ce journal, comme le réel lecteur que nous sommes, et on devine les réactions de chacun. Et puis les sentiments paraissent plus vrais. Bref, j’ai franchement aimé cette façon de raconter, qui sied parfaitement au contenu violent.

Les personnages sont très intéressants. Malgré un univers totalement différent qui entraîne forcément des caractères surprenant l’habitude, j’ai réussi à m’attacher à Zizare et Mivoix, pour leur sincérité et leur combativité. En dépit des épreuves, ils gardent cet optimisme qui fait tout simplement du bien par où ça passe !
J’ai également apprécié le personnage d’Arsen, que je décrivais comme le vieux savant fou. On n’est pas loin de la vérité, je vous avoue même que je le visualisais avec la figure d’Einstein. Mon coeur s’est serré quand Zizare et son amie l’ont quitté, parce qu’il a fait preuve d’une gentillesse discrète envers ces deux-là.
Bien sûr, d’autres personnages interviendront et vont apporter un plus à l’ensemble, que ce soit des émotions, du suspens ou des réflexions quant à d’autres thèmes de la société (religions et croyances, la tolérance, l’équité et j’en passe). Forcément, cela développe plus encore le propos sans en faire trop non plus, ce qui permet un bon équilibre entre action et réflexions.

La plume de Camille Leboulanger apporte un plus à l’ensemble. Les noms sont compliqués et ne signifient plus rien dans ce monde, comme la région de Malboire ou Zizare, appellation qu’il a choisie lui-même pour sa signification. Je trouve que le vocabulaire suit cette logique en s’adaptant à l’univers et en proposant un nouveau lexique qui s’implante dans des tournures syntaxiques qui collent là encore à l’ambiance. C’est une phrase lourde, mal formulée, mais je ne trouve pas les mots pour décrire cette harmonie entre le fond et la forme. En tout cas, je fus séduite par cette plume entraînante qui n’hésite pas à mélanger les tons.

Parlons de la couverture. C’est rare que je le fasse, encore plus quand je n’accroche pas à son graphisme. D’ailleurs, je dois dire que c’était l’argument qui faisait que je n’avais pas envie de l’acheter… Eh bien une fois la lecture terminée, je me suis dit qu’il n’existait pas meilleure illustration pour définir et incarner cet univers froid et hostile. Si comme moi vous préférez acheter des livres magnifiques, surpassez ça ici car cette lecture vaut vraiment le coup d’oeil !



J’ai bien fait d’écouter l’auteur ! Si le livre n’est pas un coup de cœur, j’ai été captivée par ce récit original et cinglant. Sans nous juger, Camille Leboulanger tente de réveiller notre conscience en dépeignant un tableau accablant et horrifique de ce que pourrait devenir la Terre si on ne change pas nos habitudes et notre consommation. Poignant, entraînant, dans une atmosphère sombre et pesante, l’auteur réussit à nous transporter du début à la fin sans qu’on sourcille. J’ai adoré, et j’en veux encore !



18/20





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