18 févr. 2017

Les Damnés de l'asphalte


   
Quinze ans ont passé depuis l'invasion venue du Nord, mais le monde ne s'est pas amélioré, bien au contraire... La misère et la famine règnent sur un pays ravagé. Villes fantômes, bandes organisées, soldats de fortune et sectes d'illuminés en tout genre se partagent la route du Sud. Il faudrait être fou pour l'emprunter. Fou... ou déterminé.
         Lorsque son frère est porté disparu, Miki, le jeune mécano, se met en tête de rallier la péninsule ibérique. A ses côtés, Toni, le pilote, et Cheyenne, le hors-mur, reprennent du service !

Commence pour eux un périple à travers un pays en proie aux flammes et au chaos. Et, alors que les survivants se disputent les miettes de la civilisation, une menace resurgit des abysses du monde d'avant. Un cauchemar sans nom qui pourrait bien barrer la route aux damnés de l'asphalte...



        Je tiens tout d’abord à remercier la Team Livraddict et aux éditions Folio SF pour ce partenariat !

       Je reconnais l’avoir demandé sans avoir lu le « premier » tome, Les Damnés étant la suite indépendante, si bien que je me suis empressée de lire Les étoiles s’en balancent avant de m’attaquer à celui-ci. Si le premier tome est une belle réussite, celui-ci est à mes yeux un coup de cœur !
       Je souhaite rassurer ceux qui veulent lire Les Damnés sans passer par le tome précurseur : c’est tout à fait possible. Les allusions à l’intrigue précédente sont discrètes, le seul bémol reposerait selon moi sur l’univers en lui-même, qui est décrit dans les deux tomes, certes, mais pose la question de l’ « adaptation ». Et puis, c’est toujours mieux de commencer par le début ! Quoiqu’il en soit

       Nous voilà donc repartis pour un tour dans le cerveau d’un Costa. Miki, surnommé le Kid dans son enfance, devient ici le protagoniste par lequel on aborde ce monde hostile. Et pour cause, ces deux frères adoptifs, Tom et Erwan sont portés disparus depuis deux ans maintenant. Deux longues années de silence, alors que les deux pilotes partaient en reconnaissance pour sauver leur petite communauté en trouvant une terre plus hospitalière et fertile.
      
Le début de l’œuvre démarre sur les chapeaux de roue ! En tant que témoin visuel, le lecteur assiste aux adieux semés d’espoir de la communauté et famille des disparus et de ceux qui partent pour les retrouver. Quatre femmes et une femme vont devoir traverser le sud de ce qui était auparavant la France et l’Espagne. Un chemin semé d’embûches où l’horreur sautera aux yeux à de multiples reprises et sous de multiples formes, des horreurs qui feront ciller le cœur de nos valeureux héros au même titre que celui du lecteur. Car, dans la continuité de la précédente intrigue, les Damnés seront confrontés à la nature sauvage et à la bestialité humaine.
L’action jalonne l’intrigue avec une efficacité toujours renouvelée. Sans tomber dans les péripéties qui surviennent comme un cheveux sur la soupe, Laurent Whale conserve un réalisme rationnel qui n’a fait que me convaincre de son talent. En prenant du recul, je me suis dit qu’il se passait en réalité peu de choses dans ce livre : les protagonistes voyagent, ils rencontrent des gens, villageois ou âmes errantes, tissent des liens improbables et se confrontent à des inégalités toujours plus poussées, pourtant l’intervention impromptue de quelques dangers et menaces permettaient de conserver un fil d’angoisse jamais interrompu, créant ainsi une tension sourde qui enflait à bons nombres de chapitres. Le plus merveilleux dans tout cela, c’est que les personnages avaient peu pour leur vie ; le lecteur aussi. Dans cet halo où la menace constante plane, on s’attache aux personnages (ou on renouvelle l’attachement pour ceux qui ont lu le livre précurseur), on vit avec eux, on a peur avec eux, on se serre les coudes eux. Bref, on se sent à part entière dans leur bande de fous.
La fin est, là encore, explosive. Difficile d’en parler sans dévoiler la moitié de ce qui s’y passe. Je peux simplement vous dire qu’on craint jusqu’au bout pour le sort de Tom et Erwan, mais également pour cette troupe de sauveurs qui n’ont jamais craint d’aller plus loin pour comprendre ce qui leur est arrivé, voire avoir la chance de les retrouver vivants. Ce n’est qu’aux toutes dernières pages (les cinquante dernières pour être exacte) qu’on sait enfin ce qui leur est arrivé. Et ça a le don de faire pleurer.
Tout comme le prologue, aussi court qu’il est émouvant, qui fait pleurer toutes les larmes de nos corps pour ses personnages qui ont défié le destin pour leurs amis. La souffrance ne s’arrête jamais, mais les personnages trouvent le moyen d’être heureux.

Je suis contente que Laurent Whale ait conservé les introductions de chapitre qui permettent d’en savoir plus sur la manière dont l’humanité a détruit son monde. A coup d’argent, de bombes atomiques et de terrorisme, l’auteur dresse ses prévisions fatalistes du monde vers lequel on se dirige. C’est sarcastiquement poignant.

[Spoiler]Quant à l’intrigue en elle-même, celle-ci gage à dénoncer les affres d’un dogme quelconque, porté à entretenir la crainte des croyants et les atrocités que ces derniers sont prêts à commettre, pensant que c’est la meilleur chose à faire pour se préserver du danger – tout en les défoulant de la tension constante. Des atrocités commises sur des hères innocents, qui révulsent l’âme des gens aux idées libres. Qui révulsent forcément le lecteur, aussi. Et qui amènent une réflexion.[/Spoiler]

Bon, j’ai toutefois un relevé quelques petits détails qui m’ont chiffonnée, comme le décompte des munitions pour leurs armes à feux. On sait qu’elles sont compliquées à fabriquer dans cet univers revenu à la préhistoire, les personnages entretiennent ainsi un décompte précis. Et des fois, j’ai l’impression qu’ils tirent plus de balles qu’ils n’en ont réellement.
En autre défaut, si j’ai pris plaisir à retrouver l’humour noir de l’auteur dans les pensées de ses personnages, j’ai trouvé que Miki ressemblait trop à Tom. D’accord, ils ont été élevés par la même personne, ont connu la même éducation et les mêmes déboires, quinze années plus tôt. Mais j’aurai préféré un profil nuancé, plutôt qu’à une copine conforme.
Et puis les rugoso, sortis tout droit de l’imaginaire de l’auteur, ont apporté une touche de science dont on aurait pu se passer. S’ils servent la cause d’une énième dénonciation – l’enjeu de ce livre, en réalité – ils étaient à mon sens trop décalés dans cette intrigue, nous aurions très bien pu nous en passer.

       Les personnages n’ont pas changé depuis l’intrigue précédente, si ce n’est qu’ils ont pris quinze ans dans la vue.
       Miki est bien sûr beaucoup plus mature. Même si on retrouve sa témérité naturelle, sa place dans la bande l’oblige à la prudence. Plus réfléchi donc, ce n’est pas pourtant autant qu’il nous évite les aléas et les déboires en chemin. Mon seul regret vis-à-vis de ce personnage concerne sa trop forte ressemblance avec la personnalité de Tom, son grand-frère.
       Cheyenne. Alors lui, je suis tellement heureuse de l’avoir retrouvé que je bondissais de joie à chaque fois qu’il jouait au Hors-Mur, c’est-à-dire tout le monde. Toujours aussi ténébreux et sauvage, il est pour moi la nouvelle incarnation d’un esprit marchombre (c’est ma référence en matière de liberté indomptable). Pourtant, une nouvelle part de lui s’ouvre dans cette intrigue avec l’arrivée inopinée de deux autres personnages. D’attachant il devient attendrissant, et Cheyenne gagne de la profondeur.
       Difficile de parler des autres personnages sans vous faire de gros spoil, du coup je m’abstiendrai mais l’envie est là. La bande s’acclimate d’esprits jeunes comme vieux, et les nouvelles têtes sont toutes aussi attachantes que les vieilles cailles qu’on « supporte » depuis Les Etoiles s’en balancent.

       Le style est toujours aussi vif, aussi efficace. Laurent Whale trace les contours d’une histoire ravagée avec des détails poignants, des personnages nerveux et acerbes et, comme je le disais au début de la chronique, fortement réalistes. Le sarcasme est toujours employé, et on tire quelques sourires amusés tout au long de l’intrigue.

       En conclusion, Laurent Whale esquisse une fois de plus un roman d’anticipation franchement excellent. Tout est là pour le plaisir du lecteur, du road-trip nerveusement efficace à un décor post-apocalyptique visuel et réaliste. Les personnages sont attachants, on vit avec eux les moments forts, les moments de doute et de détresse, et on craint comme eux la fin de toute cette longue aventure. Malgré de petits défauts ça et là, c’est un coup de cœur immense et inattendu. Immense car il est impossible de lâcher ce roman une fois qu’on l’a commencé, inattendu car je ne pensais pas qu’une telle intrigue remporterait un tel succès. Probablement est-ce dû à la plume efficace de Laurent Whale, que j’ai hâte de retrouver dans un prochain roman.



20/20


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