22 janv. 2022

Ru




Le ciel est rouge chair pour le peuple de Ru.

« Ru ? Pourquoi Ru ? Il n’y a pas assez de salles de concerts à l’air libre, peut-être ? »
Les rues sont rouge sang à la fin des manifestations contre la préfecture.

« Tu n’as jamais eu envie de savoir ce que cela fait de chanter à l’intérieur d’un être vivant ? »
Dans les entrailles de Ru, la grogne embrasse Regard Rouge.



Pourquoi ce livre ? Depuis mon premier essai avec cet auteur, que ce soit Bertram le baladin ou Malboire, je n’ai jamais été déçue ! Depuis, il est devenu un auteur de référence dans la littérature de l’imaginaire et je cours après toutes ses publications. Je cours, je cours pour acheter… toutefois il me faut huit mois pour le sortir de ma PAL (ceci est une autre histoire) !

La quatrième de couverture, sans rien dévoiler, décrit ce roman comme un récit “organique”. C’est probablement le sentiment qui m’a habitée tout au long de ma lecture. Organiques, ces descriptions de Ru, cette entité échouée depuis des décennies, peut-être des siècles. Organiques, cette communauté humaine vivant à ses dépens, logeant dans les divers organes, les diverses régions corporelles. Organique, ce souffle, ce mouvement de la communauté qui prend aux tripes sur toute la seconde moitié du roman.

Vous l’aurez perçu, je ne suis pas restée indifférente à ce récit. Comme toujours avec Camille Leboulanger, la part d’imaginaire est discrète. Bon, ici, elle prend plutôt de la place, Ru nécessitant plusieurs jours pour la traverser. Toutefois la créature sert davantage de décor. On ne cherche pas à savoir pourquoi elle est là, comment elle est arrivée, pourquoi elle se réveille inexorablement. Les choses se font, dans l’acceptation de sa présence.
Non, Ru est un récit social. On suit d’ailleurs trois personnages principaux autour desquels gravitent quelques autres figures majeures. Au fur et à mesure de ma lecture, j’ai décelé une sorte de “trinité” autour de ces trois personnages : le premier que l’on rencontre, Y, incarne le corps de Ru, dans sa façon de le façonner pour les travaux ; Agathe, la seconde personnalité, est une femme forte et intelligente, la seule à se questionner sur Ru… elle incarne l’esprit à mes yeux, dans son besoin de trouver des réponses par elle-même ; enfin Alvid, cet artiste échoué dans Ru pour trouver des images sensationnels comme son mari. Dans sa façon d’observer, de filmer, de percevoir dans un sens général, il incarne l’âme de l’entité. Cette image ne m’a jamais quittée, épousant parfaitement les divers bouleversements que va connaître l’ensemble de la communauté.

J’ai adoré la première partie. Découvrir ce rouge Ru, percevoir l’absence de son, s’imaginer l’absence de ciel, de vent, sentir les odeurs, toucher les murs organiques… L’auteur nous immerge pleinement dans cet univers original, sans toutefois nous donner le sentiment d’étouffer. Moi qui suis claustrophobe, je n’ai ressenti aucune angoisse à me projeter dans ce décor.
Les chapitres alternent le point de vue de chacun des trois personnages - exception faite du chapitre central qui mélange le regard des trois. S’opère alors la bascule vers une autre ambiance, un autre décor. J’ai perdu pied l’espace de deux chapitres, raison pour laquelle le roman n’a pas été le parfait coup de cœur. Pourtant c’est à partir de ce gros chapitre d’une cinquantaine de pages qu’on rentre dans le vif du sujet.
La suite est profondément intéressante. Balayée par les mouvements inattendus, l’humanité repart de zéro, doit apprendre à se faire confiance pour mieux se reconstruire.

Car ce roman semble finalement transmettre la parfaite voix, ou opinion, de l’auteur lui-même. Notre système étant condamné, un besoin se fait ressentir pour purger la mauvaise graine et en implanter une plus heureuse, plus bienfaitrice pour l’ensemble des membres qui forment la communauté. Le propos se tient, les événements également, j’ai donc suivi ce récit humaniste, un poil politique, avec un plaisir certain.
J’ai énormément apprécié les personnages. J’ai un faible pour Agathe, une femme indépendante, plutôt grande gueule, qui reconnaît ses faiblesses et apprend à vivre avec. Alvid est également un personnage attachant, pour son regard de nouveau-né dans cet univers totalement inconnu pour lui. Découvrir Ru avec lui fut une expérience très émouvante. Quant à Y, c’est peut-être celui qui m’a le moins titillé, peut-être parce qu’il est moins dans la réflexion, l’esprit, il est davantage dans l’action brute.

Comme toujours, j’adore le style littéraire de Camille Leboulanger. C’est à la fois léger et relevé. Sa façon de peindre son univers, de lui donner couleurs et odeurs, de donner de la matière à ce corps immense, c’est tout simplement fabuleux.

Je tenais à féliciter le travail de l’illustratrice, Anna Bertreux, qui a dessiné une couverture magnifique, parfaite pour retranscrire la créature et la vie qui se développe et s’adapte en elle.



J’ai bien cru que ce one shot serait un coup de cœur, malheureusement un coup de mou après la moitié du roman le laisse au pied du podium. Pourtant je reste sur un sentiment très positif : Camille Leboulanger a pensé, forgé un univers original et sincère, dans une plume fluide et littéraire. Ca grouille de sens, les personnages nous emportent dans leur marée… Comment résister à un tel récit ? A lire d’urgence pour la réflexion et l’originalité de l’univers.



18/20




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